Le livre du 5 mars 2007

La fête au bouc de Mario Vargas Llosa

Des scènes insoutenables, dans ce roman-témoignage, dans ce reportage aux enfers où Vargas Llosa exhibe la monstruosité dont s'est nourrie la dictature de Rafael Trujillo. Lequel aura transformé la malheureuse République dominicaine en miroir de sa démence. La Fête au bouc est une radiographie impitoyable de la folie totalitaire, une sorte de Loft du fascisme pur et dur: 600 pages qui, en direct, plongent dans l'intimité d'un despote et de sa junte sanguinaire.Terrifiant.

Mario Vargas Llosa est né en 1936 à Arequipa, au Pérou. Il passe son enfance à Cochabamba en Bolivie et à Piura, au nord du Pérou. Mario Vargas Llosa, à l'âge de 14 ans, est placé à l'Académie militaire Leoncio Prado de Lima, qui lui laissa un sinistre souvenir. C'est cette triste période qui est à l'origine d'un de ses principaux romans, "La ville et les chiens".

Tout en poursuivant ses études à l'Université San Marcos de Lima, il occupe différentes professions d'abord en tant que correcteur, puis il collabore à des revues littéraires, notamment Literatura (1957-1958). Pendant une brève période il fut impliqué dans une branche étudiante du Parti Communiste péruvien (alors clandestin), qu'il abandonne en protestant contre la ligne staliniste sur la littérature et l'art. Mais le Parti communiste, comme l'académie militaire, le confronte une fois de plus au vrai Pérou. Par la suite, la révolution cubaine de 1960 fait pendant un temps revivre ses sentiments révolutionnaires, mais toujours du point de vue d'un gauchiste indépendant plutôt que marxiste.
C'est donc par le journalisme que Vargas Llosa a exercé ses premiers talents littéraires. D'abord critique de cinéma et chroniqueur dans un grand quotidien local, "El Comercio", et ensuite dans deux magazines péruviens de renom (dont Literatura).

Grâce à une bourse, il poursuit ses études à Madrid et obtient en 1958 un doctorat avec une thèse sur Rubén Dario. Après avoir écrit un recueil de nouvelles remarqué, "Les Caïds" (Los Jefes, 1959), oeuvre qui a obtenu le Prix Leopoldo Alas, il s'installe à Paris.

Enseignant et traducteur, il y rédige plusieurs romans, notamment "La Ville et les Chiens" (1963), qui fait de lui un auteur de renom (Prix de la Bibloteca Breve et Prix de la Crítica) . Son roman est traduit presque aussitôt dans une vingtaine de langues.

La Ville et les Chiens a pour cadre l'Académie militaire Leoncio Prado de Lima, qu'il avait fréquentée au début des années 1950. Dans ce tableau de la vie menée par les cadets -les «chiens» auxquels il est fait allusion dans le titre-, Vargas Llosa met en contraste l'oppression de la discipline et les brimades subies par les jeunes gens avec le sentiment de liberté qui souffle sur la ville alentour.

Depuis, Mario Vargas Llosa est un écrivain reconnu, régulièrement invité dans les universités du monde entier pour y donner des cours et des conférences.
Dans "La Maison verte" (1966), l'auteur décrit la vie dans la lointaine forêt péruvienne et dans la zone urbaine de Piura. Il reçoit à nouveau le Prix de la Critique et le Prix International de Littérature Rómulo Gallegos" en 1967.

Parmi les principaux autres romans de Vargas Llosa, on retiendra "Conversation dans la cathédrale" (1969), "Pantaléon et les Visiteuses" (1973), satire du fanatisme militaire et religieux au Pérou, "l'Orgie perpétuelle" (1975) et un roman semi-autobiographique, la "Tante Julia et le Scribouillard" (1977).
Le roman "La Guerre de la fin du monde" (1982), qui traite de la politique brésilienne au XIXesiècle, connut un large succès public et critique, surtout en Amérique Latine. Citons aussi "Qui a tué Palomino Molero" (1986), roman consacré aux violences politiques au Pérou, "l'Homme qui parle" (1987) et "Éloge de la marâtre" (1988)
.

Tenté pendant une période par le communisme, il est devenu libéral en voyant les dérives de la révolution cubaine. Il fonde dans son pays un mouvement de droite démocratique, Libertad, et, en 1990, il se présente sans succès à l'élection présidentielle péruvienne contre Alberto Fujimori.

N'empêche, l'œuvre de Vargas Llosa reste solidement chevillée à l'Histoire. La preuve, cette Fête au bouc, une bacchanale sanglante où l'écrivain péruvien, en tenue de matador, torée contre le démon le plus effroyable de l'Amérique latine: la dictature. Après Moi, le Suprême, de Roa Bastos, et L'Automne du patriarche, de Garcia Marquez, voici, en moins romancée, une nouvelle autopsie du despotisme. La cible? L'ignoble Rafael Leonidas Trujillo, l'ex-satrape de Saint-Domingue. Un Caligula tropical dont Vargas Llosa brosse un portrait à la fois goyesque et fellinien.

Le voici devant nous, bouffi de suffisance, poudré et pomponné comme un marquis d'opérette, avec sa moustache à la Hitler et son uniforme de «Généralissime» mégalo. Trujillo, ce sont trois décennies de tyrannie sauvage et de terreur absolue. Un cauchemar interminable qui commence en 1930, quand cet ancien nervi s'empare du pouvoir en trafiquant les urnes. Son règne s'achève le 30 mai 1961, sur une route déserte du bord de mer, lorsqu'un commando armé par la CIA se rue sur sa Chevrolet Bel Air et l'abat comme un chien.

Ses méthodes? Un habile dosage de démagogie et de perfidie, de bluff et d'espionnage, de corruption et de répression. Richissime, totalement paranoïaque, amateur de chair fraîche et d'esbroufe hollywoodienne, Trujillo ne fut pas seulement ce «bouc fornicateur» que met en scène Vargas Llosa. Ce fut également un stratège redoutable, féroce, qui créa un parti unique en République dominicaine, confisqua presque toutes les terres de l'île, constitua un empire sucrier gigantesque en soudoyant la petite bourgeoisie locale, ordonna le massacre de 20 000 Haïtiens en 1937, s'autoproclama «bienfaiteur de la patrie», arma sa garde rapprochée de matraques cloutées, manipula sournoisement la presse, magouilla avec les dignitaires de l'Eglise catholique, commandita en juin 1960 un attentat à la bombe contre le président vénézuélien Romulo Betancourt. Et réussit ce tour de force machiavélique: transformer tous les Dominicains en complices d'un système démoniaque «auquel n'échappaient que les exilés et les morts».

«L'horreur devenue mythe», ajoute Vargas Llosa, avant de braquer son zoom sur les derniers jours de Trujillo, lorsque de jeunes conjurés, proches du régime mais pressés d'en sonner le glas, décident de liquider le Borgia des Caraïbes. Cette nuit-là, son fils Ramfis est en train de bambocher à Paris avec les girls du Lido. Ce qui nous vaut un portrait tout aussi cinglant de ce raté hystérique, maboul, qui frime au volant de ses Mercedes, invite les starlettes de la jet-set américaine sur son yacht privé et joue les Rambo derrière ses grosses Ray-Ban. C'est lui, Ramfis, qui se chargea de punir les meurtriers de son père. Ils furent sauvagement torturés, et exécutés. L'un d'eux, Pupo Roman, fut châtré avec une paire de ciseaux. «On lui fourra ses testicules dans la bouche, écrit Vargas Llosa, et il les avala en croyant ainsi hâter sa mort.» Un autre conspirateur, Miguel Angel Baez, fut enfermé dans une cellule et condamné à la diète. Quand, au bout de trois semaines, on lui servit «un rata avec des morceaux de viande», il l'engloutit goulûment. Avant d'apprendre qu'il venait de dévorer le cadavre de son propre fils, «tandis que son geôlier, hilare, apparaissait en brandissant une tête d'enfant qu'il tenait par les cheveux».

Biographie
1936 Naissance à Arequipa, au Pérou.
1959 S'installe à Paris, où il enseigne l'espagnol, puis mène une vie nomade entre Madrid et Londres, le Brésil et le Pérou.
1963 La Ville et les chiens.
1966 La Maison verte.
1969 Conversation à la Cathédrale.
1977 La Tante Julia et le scribouillard.
1981 La Guerre de la fin du monde.
1984 Histoire de Mayta.
1990 Candidat malheureux de la droite démocratique péruvienne à l'élection présidentielle.